Union des Organisations Islamiques de France - Rencontre Annuelle des Musulmans de France

Vous êtes dans la partie Publications

Lire

Laïcité et Religion, entre domination et indifférence.

Dans son intervention, Vincent Geisser dénonce la mise en opposition récurrente que font les médias, les études sociologiques et l’imaginaire cinématographique entre laïcité et Islam, comme si les musulmans ne pouvaient être en paix avec le concept de laïcité. Ce mode de réflexion binaire induit une injonction de démonstration de preuve de compatibilité, de solubilité des valeurs musulmanes dans la laïcité. Les musulmans souvent présentés comme une menace pour le modèle républicain constituent au contraire un véritable potentiel intellectuel pour repenser le socle républicain.

Face à une obsession de l’évocation de la laïcité dès qu’on aborde le fait musulman, on ne peut qu’être interpellé par l’absence de ce questionnement quand il s’agit de traiter les communautés franc-maçonnes, catholiques et juives. Il faut reconnaitre que les années 70, les responsables des associations musulmanes françaises avaient une difficulté à se représenter la laïcité. Ils la vivaient comme un modèle antireligieux ayant pour vocation de détruire l’Islam. Cette période de malentendu a été largement dépassée par les responsables religieux, les mosquées, les fédérations musulmanes. Effectivement des années d’études sur la question, la laïcité est aujourd’hui comprise comme un espace de liberté pour tous. Les institutions telles que l’EMF et JMF sont aujourd’hui de réels porte-paroles de la laïcité en la mettant en lumière à chaque colloque. Ils en sont devenus ainsi les spécialistes. Pourtant persiste l’idée que les musulmans seraient des incultes, des analphabètes de la laïcité à qui il faudrait injecter un sérum de laïcité en permanence. La laïcité est utilisée comme concept clivant sur le plan identitaire, ce qui désigne et stigmatise le musulman comme cet autre qui voudrait créer une société parallèle au modèle républicain. La critique est facile quand on sait l’intérêt pour cette question des associations musulmanes qui dispose à ce jour d’un réel background culturel et intellectuel sur cette question. Les musulmans ont aujourd’hui un rôle à jouer dans l’impulsion de dynamique de réflexion autour de la question de la laïcité. Ils gagneraient à ouvrir des espaces de réflexion et de débats en invitant des francs-maçons, catholiques, juifs et athées autour de cette question et permettre une meilleure articulation du principe à la réalité française qui est non exclusive. Ils seraient ainsi les précurseurs d’une refondation de socle républicain autour de la question de la liberté de culte.

ELZA.

Quel équilibre pour la France dans un monde instable ?

Il faut préalablement retracer un historique de la France sur la scène internationale. Le monde était déjà devenu instable suite à la disparition de l’URSS, introduit M. CONESSA. Dès lors, on a une vision du monde piloté pour l’essentiel par les stratèges américains, ainsi certaines crises étaient considérées plus importantes que d’autres.  Dès 2001, les républicains américains avaient prévu un partage du Moyen Orient et donc l’événement du 11 septembre va servir de justificatif à l’intervention en Afghanistan et en Irak. Cette instabilité est quand même en partie due à une date fatidique, avance M. ENNASRI. Il s’agit du mois de mars 2003 lorsque a eu lieu l’invasion américaine de l’Irak. Il y a eu un regroupement de groupuscules radicaux qui décident de croiser le fer contre l’occupant américain. Et, alors qu’en 2003 la France était très appréciée dans le monde arabe car elle empêchait l’invasion américaine qui voulait se partager le Moyen Orient, aujourd’hui elle est peut-être le moins aimé des pays occidentaux, et cela est dû à plusieurs facteurs. Il y a de toute évidence une focalisation malsaine des polémiques à répétition, complète Mme CHOQUET. Lorsqu’une identité est attaquée, elle devient centrale pour l’individu qui la défend. Or si la France est un pays ouvert, elle doit lutter contre la stigmatisation, favoriser le sentiment d’identification et une égalité des chances. L’esprit de laïcité c’est la tolérance et l’acceptation réciproque des croyances. Selon M. CONESSA au contraire, il n’y a pas d’islamophobie en France car les musulmans ont leur place dans la société. Seul le salafisme est pointé du doigt en raison de sa forme de radicalisation. M. ENNASRI réplique qu’il y a bien une islamophobie en France qui va absolument à l’encontre de la cohésion nationale, maquillée derrière le fait de lutter contre l’islamisme radical. Cela s’explique par l’effacement du rôle de l’Occident qui a perdu le monopole de la puissance, et donc de la France qui régresse économiquement, ce qui nourrit une crispation identitaire laquelle nourrit une formation populiste. Mme CHOQUET affirme qu’il est indispensable de travailler sur les causes politiques certes, mais aussi sociales à la poussée de radicalisation en France. Il y a une part des responsabilités de la société car dans cette stigmatisation on voit la manifestation d’un communautarisme. Or, l’objectif est de créer des ponts. La France s’est éloignée de ses principes initiaux et de la laïcité du texte.

Zaïnab.

Laïcité dans les têtes VERSUS laïcité dans les textes

Lila Charef, responsable du service juridique du Collectif Contre l’Islamophobie en France (CCIF) intervenait sur la question de la laïcité, un sujet qui fait débat puisqu’il remet en question le principe même de la liberté de pensée, de conscience et de religion. Alors que tous les partis politiques se déchirent sur sa définition, retour aux sources de la Loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905. La laïcité est ainsi définie comme suit : «  conception et organisation de la société fondée sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat et qui exclut les Eglises de l’exercice de tout pouvoir politique ou administratif, et, en particulier, de l’organisation de l’enseignement ». Une définition simple à comprendre, en apparence, mais pas toujours évidente à mettre en application. En témoignent les polémiques récurrentes de ces dernières années sur le port du foulard dans les lieux publics, les menus sans porc dans les cantines scolaires ou bien la façon dont la laïcité est enseignée dans les écoles. La dernière controverse en date est issue du sévère recadrage par plusieurs maires de communes du sud de la France cet été qui ont interdit le port du burkini à la plage. A l’issue de cette polémique, le Conseil d’Etat a rappelé à ces maires la loi de la République qui estime que le burkini n’est pas un trouble à l’ordre public. Cet exemple illustre le vrai décalage actuel entre la laïcité des têtes : médias, politiques et institutions, qui limitent toujours davantage les libertés religieuses, et celle des textes, qui concernent uniquement les professionnels du service public et non pas ses usagers. De plus, cette sphère de polémiques impacte la société et le regard des Français sur les musulmans. A l’instar de la loi de 2004 sur le port des signes religieux dans les établissements scolaires.

« Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit. Le règlement intérieur rappelle que la mise en œuvre d’une procédure disciplinaire est précédée d’un dialogue avec l’élève ». En revanche, « la loi ne remet pas en cause le droit des élèves de porter des signes religieux discrets ».

L’argument de ses auteurs était alors qu’il faut protéger les mineurs de toute influence religieuse, en ne les exposant pas à des signes manifestant une appartenance religieuse. A l’opposé, la laïcité est évidemment indépendante de la liberté d’éducation religieuse, qui octroie à la famille l’éducation de leur enfant comme bon leur semble. Deux positions opposées rendant impossible un débat apaisé sur la laïcité. D’où cette obligation pour y arriver : clarifier davantage les textes pour empêcher les multiples discriminations, à l’image des polémiques récentes sur les jupes trop longues et vêtements trop amples des jeunes filles scolarisées, dont on a accusé les tenues d’être connotées religieusement. En définitif, le CCIF en la personne de Lila Charef rappelle que tout citoyen doit bien connaitre ses droits pour faire face aux situations de discrimination avec des arguments forts et fermes.

Amel Hussein

 

La voie de la réforme

« La vérité peut devenir néfaste, en tant que facteur sociologique, lorsqu’elle n’inspire plus l’action et la paralyse, lorsqu’elle ne coïncide plus avec les mobiles de la transformation, mais avec les alibis de la stagnation individuelle et sociale », écrivait Malek Bennabi dans son ouvrage Vocation du monde musulman. Véritable précurseur de la pensée islamique moderne, Malek Bennabi analysa dans ses écrits les causes de l’échec de la réforme qu’il exprima dans son célèbre syllogisme post-almohadien formulé comme une critique : « L’islam est une religion parfaite, nous sommes musulmans, donc nous sommes parfaits.». Il voyait là, avec pertinence, la cause de léthargie dans laquelle la civilisation musulmane s’est plongée et qu’il l’a menée à sa décadence.

La réforme de l’Islam est un concept qui fait largement débat au sein de la communauté des croyants, à tort ou à raison, cette question ne laisse personne indifférent. C’est à l’occasion d’une table ronde réunissant le Pr. Abdelhamid Youyou, professeur de philosophie et de pensée islamique à l’Université de Nador, ainsi que le Dr. Larbi Bechri, directeur scientifique de l’Institut Européen des Sciences Humaines de Château Chinon, que cette thématique de la voie de la réforme fût abordée.

Pour les intervenants, parler de réforme islamique ou de réforme coranique ne signifie pas, comme  cela a pu être dit, de réformer le Coran ou l’Islam. Il s’agit davantage pour chaque musulman de procéder à la réforme de sa foi en écoutant son coeur.

Le changement ne peut en effet provenir que de l’Homme musulman, qui, dès lors qu’il prend conscience de son imperfection présente, peut et doit réformer ce qui peut l’être : lui-même.

Cette réforme de l’Homme musulman, comme l’appelait de ses vœux M. Bennabi, ne peut se faire que par la réforme de nos liens et rapports avec l’Islam. Le Coran attire d’ailleurs notre attention sur l’importance de la réforme, al iṣlâḥ, à l’échelle du temps et de l’espace.

L’Islam est une religion universelle et intemporelle qui devrait donc nous permettre de vivre en tout lieu et tout temps, mais elle n’en nécessite pas moins une réflexion personnelle et un effort de ceux qui entendent la pratiquer pour être à la hauteur de ses exigences.

Il est donc nécessaire qu’en tant que musulmans nous interrogions la pertinence de certaines de nos pratiques et la persistance de certaines de nos mentalités. Toute pratique doit découler d’une réflexion et non d’une reproduction mécanique et irraisonnée de rites empreints de culture et de tradition qui ne font parfois plus sens pour personne. Aussi, le croyant ne doit pas attendre que le bien vienne de l’autre, il doit chercher à en être le premier vecteur et pour ce faire il a le devoir de sonder sa foi.

Le siège de cette foi est le cœur et c’est par conséquent ce cœur qui doit être le premier souci de réforme du croyant. Dieu dans son Coran nous a donné tous les éléments nécessaires à la réforme de notre cœur dont le plus fondamental : la prière. Celle-ci contribue à la réforme personnelle et permet de traduire la certitude de l’excellence du modèle coranique en une éthique  consciente de chaque instant. La réforme du cœur se traduit en une réforme de la foi, la réforme de la foi engendre quant à elle une réforme du comportement, et la réforme du comportement suscite par là-même une réforme de la société dans son ensemble.

« Si tu veux renforcer ta foi, il te faudra adoucir ton cœur. Le seul moyen d’approcher la Vérité est d’ouvrir son cœur afin qu’il englobe toute l’humanité et qu’il reste encore de la place pour plus d’amour. »

N.S.

Entre révolution théologique et révolution spirituelle

Samedi soir, Ahmed Jaballah, Tareq Oubrou, Azzedine Gaci se sont retrouvés pour réfléchir autour de la question théologique et la révolution naissante. Faut-il se contenter d’une révolution théologique ? Jusqu’où peut-on se permettre de pousser cette révolution ? Faut-il recourir à des spécialistes, des experts scientifiques pour établir le Fiqh (théologie) ? Faut-il une révolution théologique européenne et éventuellement française ? Ce sont les questionnements qui ont préoccupé les trois intervenants de cette table ronde.

  1. Oubrou débute la discussion en avançant que le monde d’aujourd’hui est caractérisé par la perplexité et le provisoire. Pour lui, la crise est devenue la règle. Il se pose donc la question de savoir comment un théologien doit voir le monde lorsque nous vivons dans un climat de « fatigue de soi ». Comment établir le Fiqh lorsque le principe d’incertitude a contaminé tous les champs du savoir ? Ces questions lui semblent cruciales à la réflexion théologique puisque se tromper de réalité, c’est se tromper de théorie théologique. La méthodologie utilisée devrait partir de la réalité du monde dans lequel nous vivons. Le discours sur Dieu reposant sur ma réalité, comment vivre ma foi et ma pratique ? Il nous explique que la pratique du cœur et de l’esprit est plus essentielle que la pratique du corps. Il faut chercher à vivre une pratique éclairée et ne pas être dans une pratique mécanique devenue routine. Comment également vivre sa foi alors que l’autre est différent ? Le monde musulman est désormais en Occident, il ne connaît plus de limites géographiques. Il faut donc commencer par la bonne perception, lecture en fonction du temps et espace pour établir une théologie qui apaise la foi.

2. Azzedine Gaci complète sur ce dernier point en rappelant que les sources sont le Coran et la Sunnah prophétique. Il rappelle qu’il existe deux courants théologiques, le premier étant littéraliste, le second cherche à adapter ce même texte au contexte. Il convient de préciser qu’il existe des principes immuables et d’autres que l’on peut adapter. Il indique qu’il faut également prendre en compte 4 facteurs principaux à savoir : l’espace, le temps, la psychologie et les us et coutumes. La théologie est présente pour réconcilier les musulmans avec leur foi. Effectivement, les musulmans n’étant pas en situation de majorité et le fiqh ayant été établi dans un contexte totalement différent. Les questions qui se sont posées autrefois ne sont plus les mêmes qu’aujourd’hui, il existe de nouvelles problématiques propres au contexte de minorité de la communauté musulmane en Occident. C’est pour cette raison que l’adaptation paraît être nécessaire aux yeux de A. Gaci. Il se demande alors qui peut statuer sur ces nouvelles questions qui touchent par exemple aux sciences. D’après lui, il faut faire appel à des spécialistes. Reste qu’après consultation des experts, on se pose toujours la question : qui décide ? Les sciences ont également des divergences, ainsi revient la question : qui décide ? L’unité n’est pas simple à acquérir que ce soit en islam ou en science. Le fiqh européen est donc plus que jamais primordial. Il convient d’après A. Gaci, de lancer enfin une réflexion européenne profonde et même une réflexion française.

3. Ahmed Jaballah approfondit cette réflexion sur le contexte en donnant une brève description du rôle qu’a pu joué le Conseil théologique musulman de France. Il explique que ce conseil cherche à apporter des réponses aux nouvelles problématiques rencontrées par les musulmans de France comme le fait le Conseil européen de Fatwa. Néanmoins, A. Jaballah va essentiellement rappeler que la théologie n’est qu’une partie de la religion, une partie fondamentale certes, mais cela n’empêche que la morale et l’éducation spirituelle soient tout autant essentielles pour le musulman. Si l’on reprend l’exemple des Compagnons, leurs questions étaient à propos des actions les plus aimées de dieu, ainsi ils les multipliaient. Il rappelle donc la nécessité de rétablir un équilibre entre les questions spirituelles, éthiques et les questions théologiques. Le musulman a besoin des deux. Il finit par indiquer que nous devrions revenir au message coranique et plus précisément à la méthodologie du Coran qui élargit l’espace de la réflexion théologique. Sur ce dernier point, il insiste sur le fait qu’il faut du temps pour former des spécialistes qui contribueront à mener cette nouvelle réflexion profonde à travers le contexte qu’il soit français ou européen.

Amina A.

 

Table-ronde : La banlieue, quel avenir ? – Moussa Camara, Nadia Henni Moulaï

Auparavant au bondy blog, la journaliste Nadia Henni Moulaï a créé son propre média : melting book. Moussa Camara représente quant à lui l’association Agir pour réussir ; deux exemples de réussite en banlieue qui ont abordé dans cette table ronde la question de la situation actuelle ainsi que l’avenir de la banlieue.

Pour Nadia Henni Moulaï, sans la banlieue, la France serait dans une situation bien pire aujourd’hui. Elle rappelle, toutefois, qu’il est important de ne pas verser dans l’abus de langage puisqu’on parle de la banlieue comme un bloc monolithique pourtant il y a des histoires, des trajectoires multiples, il faut avoir un certain respect envers cela.

Les deux intervenants sont d’accord sur le fait qu’il n’y a pas qu’une seule composante qui fait que la banlieue puisse s’en sortir, Moussa Camara s’en est sorti à travers l’entrepreneuriat mais pour lui, la vie associative et la politique peuvent aussi contribuer à améliorer la vie des gens. On ne peut pas opposer l’économie au social et au culturel. Ainsi la dimension culturelle est un enjeu d’ouverture sur le monde pour des banlieues défavorisées. Il est criant de voir l’ampleur de l’inaccessibilité de la culture pour les familles aujourd’hui.

Moussa Camara parle de son expérience au travers de son association : « ce qu’on essaie de mettre dans la tête des jeunes qu’on forme durant les formations, c’est leur faire connaître tous les outils pour qu’ils aient les clés en main s’ils veulent se lancer. »  Qui plus est la nouvelle génération a de nouveaux outils avec l’ère du numérique et de la mondialisation. Aujourd’hui on parle beaucoup d’ubérisation de la société. Par conséquent, il y a des synergies à créer à l’échelle mondiale. Certains entrepreneurs en Afrique sont beaucoup plus ouverts sur le numérique, sur l’écologie qu’on peut l’être en France. Aussi il faut faire remarquer que se lancer dans l’entrepreneuriat, ce n’est pas seulement une alternative au chômage, cela demande énormément de travail et d’investissement.

Finalement selon N. Henni-Moulaï, on voit aujourd’hui que la question de l’entrepreneuriat est primordiale même si on évoquait l’importance de ne pas dissocier le social, l’économie et le politique parce qu’au final on se rend compte que ce serait une façon de se réapproprier son propre parcours. À l’heure où l’éveil entrepreneurial des quartiers est devenu un enjeu politique, d’autant plus, il auraient tord de s’en priver. Ainsi, le rapport de force sera économique ou ne sera pas. Ce qui est dommage c’est qu’en France l’entrepreneur est vu soit comme un riche qui gagne de l’argent ou comme un précaire durant les premières années.

Enfin, Moussa Camara rappelle que quand on parle de l’entrepreneuriat dans les quartiers, on associe souvent cela aux VTC et aux kebabs, alors qu’il y a  une multitude d’entrepreneurs dans divers domaines. Ainsi, il est nécessaire de créer des incubateurs dans nos banlieues pour aider les nouvelles générations à entreprendre, pour qu’ils aient d’autres domaines-modèles de réussite que celui que nous avions plus jeunes à savoir le football.

 

Les réseaux communautaires : émancipation ou repli identitaire ?

A l’occasion d’un débat, Haj Bitey Babou, Nabil Ennasri, Iaad Ben Dhia et Camel Bechikh se sont retrouvés autour de la thématique récurrente ces derniers temps du communautarisme. Ils se sont demandés si les réseaux communautaires permettent l’émancipation ou au contraire conduisent au repli identitaire ?

H.B. Babou dénonce un perpétuel questionnement lancé aux musulmans sur le communautarisme car il faut avouer que l’islam a une image plutôt mauvaise dans l’imaginaire français. On pointe spécifiquement les musulmans du doigt alors que les réseaux communautaires existent partout, dans tous les groupes confessionnels, idéologiques ou sociaux. Pourquoi suppose-t-on alors que le particulier musulman ne peut pas s’inclure, aspirer et contribuer à l’universel ? L’accusation faite aux musulmans d’être communautaristes n’a pas lieu d’être. Selon lui, le communautarisme réside dans la lecture de l’identité que l’on possède qui peut créer un repli et non l’identité en tant que telle. La foi devrait pouvoir influer notre politique ou toute autres activités sans que cela pose problème et fasse polémique. A partir de notre foi, nous pouvons effectivement proposer une activité qui saura être utile à la communauté nationale.

Iaad Ben Dhia indique à ce propos qu’en tant que président d’EMF (Etudiants Musulmans de France) les associations musulmanes ne se veulent pas communautaires même s’il faut avouer qu’il existe certaines associations, certains groupes qui tombent dans le communautarisme. D’après lui, rien n’empêche de promouvoir une éthique particulière tout en apportant une plus-value à la société puisque les valeurs adoptées ne sont autres que des valeurs universelles comme la fraternité, la liberté, la solidarité, l’écologie, etc… Il conclut en affirmant : « L’amour de la France est totalement compatible avec notre éthique. »

 

Nabil Ennasri réagit à cette dernière phrase en faisant noter que l’amour de la France est constamment évoqué car il y a certes eu une rupture chez un certain nombre de musulmans qui doivent maintenant faire le discernement entre leur passé et l’avenir. Néanmoins, nous n’avons, d’après lui, nullement besoin de surjouer notre francité pour prouver que nous ne sommes pas communautaires. En outre, cela reste nécessaire de créer et de maintenir les réseaux associatifs musulmans. Il nous rappelle le hadith du Prophète (Pbsl) : « La main de Dieu est avec le groupe ». Selon N. Ennasri, il est tout à fait naturel de se retrouver, se regrouper en communauté et de créer des réseaux pour vivre cette âme communautaire assumée et décomplexée et se sentir accompagné.

Camel Bechikh va se positionner à l’opposé en avançant qu’il n’y a aucunement besoin de créer des réseaux strictement musulmans car ce serait faire de l’auto-exclusion.

Nouvelle Génération: affirmations identitaires ou discrétion?

Tareq Oubrou et Ahmed Miktar, deux imams acteurs du vivre ensemble, nous apportent un éclairage sur cette question d’affirmation identitaire à laquelle la nouvelle génération se trouve aujourd’hui confrontée.

 

Pendant longtemps, les générations précédentes ont vécu leur religion dans la discrétion la plus totale, mais on assiste aujourd’hui et de manière inévitable à une surexposition de l’islam dans la société française. En effet, les pratiques allant plus vers une visibilité identitaire que vers la discrétion, une sorte de communautarisation se créé, trouvant ainsi une certaine légitimité dans un discours religieux. Une question se pose alors, faut-il aujourd’hui pour les nouvelles générations s’affirmer pleinement ou bien privilégier la discrétion?

 

Lorsque l’on parle de visibilité il faut chercher au fond de nous quelle visibilité nous voulons. Le premier musulman, le Prophète (saws)  n’a pas eu une visibilité de l’apparence physique, et s’habillait même comme les autres mais a eu une visibilité à travers les noms qu’on lui donnait «le véridique, le digne de confiance».

 

Ce que ces intervenants cherchent à nous dire c’est que plutôt que de chercher à se démarquer par l’apparence, ce sont les valeurs universelles de l’islam telles que la culture de l’effort et de la générosité que les citoyens français de confession musulmane doivent rendre davantage visibles.

Entre devoir d’inventaire et nouvelle lecture : nos sources religieuses à la croisée des chemins Ousmane Timera, Ahmed Mikhtar, Omero Marongiu

L’émergence de Daesh a été rendue possible sur plan géopolitique à cause des conséquences désastreuses de la déstabilisation de l’Iraq suite à l’invasion du pays par l’armée américaine en 2003. Sur le plan économique, Daesh est viable grâce notamment à la prise de contrôle de productions d’hydrocarbures écoulées sur le marché noir international. Pourtant le succès sur le terrain et à l’« export » de Daesh ne se résume pas qu’à ça. Il faut enfin le reconnaitre, Daesh s’appuie également sur une base religieuse qui possède sa « cohérence ». Au fond est-ce que Daesh ne nous force-t-il pas en tant que musulmans à adopter un regard différent sur nos sources ? Est-ce que les limites d’une méthodologie humaine n’ont été atteintes et qu’il ne faut pas les renouveler ?

 

Dans l’inventaire qui doit d’abord être fait, c’est effectivement de reconnaitre que les interprétations des textes sacrés renvoient systématiquement à un contexte historique, un cadre méthodologique donné, un paradigme bien spécifique. Bref, un mode d’emploi : c’est comme cela qu’il faut lire les sources, comme cela qu’il faut les interpréter, c.-à-d. en faire usage. Or, n’est-ce pas là, par confort sans doute, la volonté de perpétuer une tradition d’interprétations en lieu et place de la Tradition ?

 

Il vient alors que l’apport des fatwas censées renouveler le discours et l’approche à l’aune des défis de notre époque contemporaine, ne sont que les « mises à jour » d’un logiciel de pensée dépassé. C’est finalement s’économiser le réel effort, le noble « djihad », de changer la version du logiciel, bien sûr, toujours basé sur le noyau de la source coranique, mais dont les mécanismes et les logiques s’accordent avec le réel. Pour que soit préserver non pas les traditions, mais la Tradition et les finalités.

 

Prétendre que le message divin a été compris par les anciens à travers les traditions d’interprétations c’est en fait nier sa caractéristique universelle, c’est stopper la dynamique du message, son souffle, le renouvellement permanent et nécessaire comme le nécessite la foi. Les interprétations du Coran sont infinies, alors il ne faut pas brider, enfermer, emprisonner et faire taire le débat de façon définitive.

 

Dans cette démarche, il s’agit de bien faire la distinction entre langue et langage. La Révélation est descendue en langue arabe, son médium, mais pour autant le Coran possède son propre langage. Un langage universel qui ne se limite pas à une compréhension d’arabophone ou à un référentiel culturel arabe.

 

L’ébauche d’une nouvelle méthodologie devrait éviter une approche fragmentée du Coran, car il est un tout et ne peut être abordé que comme un tout, alors la méditation des Signes est rendue possible. La source, divine et intemporelle, doit se distinguer du cadre, lui temporel, et de la production qui en découle, elle humaine. Enfin, il faut décloisonner le débat et sortir des schémas tafsir – ta’wil. Le premier prônant une vision élitiste, voire cléricale, de l’interprétation du Texte et le second une vison traditionaliste, chronologique, beaucoup trop rigide et cloisonnée dans son approche jusqu’à idéaliser une époque, une méthodologie particulière et les productions humaines qui en sont issues.

Elias.